TEASING - Montréal, 2048.

Une foule anarchique et cosmopolite fourmille le long de la rue sainte Catherine. L’armada populaire est multicolore de peau tandis que les corps sont de chair, de métal, ou bien encore métis. Homme et androïde, chacun est différent mais tous sont identiques dans la masse, individus trop pressés, croisant l’autre sans même le regarder. C’est une tourbe de bras et de jambes. D’identités.
Certains sont riches. D’autres sont pauvres. Loin du manichéisme, ils manipulent, écrasent. Grondent, se révoltent. Se soumettent ou subissent. Ignorent et se contentent d’avancer. Ils vivent, se confrontent et se répondent car cette foule polymorphe, insaisissable, est l’essence même du mouvement.
C’est la danse des humanités.
De notre société.
Staff
Léandre Luissier - L'Archiviste
DC : Johann Keegan - Logan Duval
Fondateur & graphiste - Présent

Les figures de l'ombre
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▬ 06/18 :Lancement de Human Outside, pour les deux ans du forum ! C'est un grand remaniement qui n'attend plus que vous ♥
Prédéfinis

Montagne Blanche. [Flashback ; Demetri, Antoine.]
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Mails : 11
Double-compte : Aucun
Emploi/loisirs : Travailleur intérimaire, fait un tas de boulots différents.
Portrait robot : - Vétéran de la Légion étrangère française.
- Décoré de la croix de la Valeur militaire.
- Bénévole zélé d'Esperancia.
- Avide de jeux vidéos.
- Irritable et irascible.
- Écrit des lettres de menaces anonymes à des planning familiaux, fermement anti-avortement.
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Dim 9 Sep - 13:18
1943. Le Liban, pays multi-confessionnel issu des complexités de l’Histoire entre l’Orient et l’Occident, forme la base de son organisation politique suite à son indépendance obtenue de la France. Le Pacte National permet aux différentes communautés d’occuper des postes politiques afin de pouvoir être équilibrés et représentés.
1978. L’ONU vote une résolution de maintien de la paix et envoie des casques bleus pour ramener l’ordre dans un pays en proie à une guerre civile menaçant de devenir une guerre internationale, le pays étant victime des jeux d’influence des autres acteurs du Moyen-Orient. Les casques bleus ne partiront jamais, même après une fragile paix négociée quelques années plus tard.
2006. La milice chiite « Hezbollah » attaque Israël à l’aide de roquettes et de missiles depuis le sud du Liban. L’armée Israélienne réplique par une invasion du pays et le bombardement de grandes villes libanaises. Après un conflit rapide mais meurtrier, Israël est forcé par la communauté internationale à se replier, mais le Hezbollah tire de cette attaque une grande popularité qui va lui permettre de s’implanter durablement dans la région.
2022. Attentat au ministère de l’Intérieur Libanais. L’attaque est revendiquée par la minorité druze, qui ne participe presque pas à la vie politique ou économique du pays alors qu’elle représente 5 % de la population.
2028. Une vidéo de libanais attaquant des migrants dans le centre-ville de Beyrouth provoque un émoi international. Dans un pays de 7 millions d’habitants résident plus de 3 millions de réfugiés en provenance d’Irak, de Syrie, de Jordanie ou de Palestine, des États en déliquescence victimes de guerres, de désastres environnementaux ou humanitaires.
2033. Le Président de la République du Liban, dans un discours devant l’Assemblée Générale des Nations Unies, déclare que son pays est « une nation en phase terminale ». La mission de maintien de la paix de l’ONU débloque de nouveaux moyens, y compris l’envoi d’androïdes de combats, dans un contexte où les milices druzes, chrétiennes, sunnites et chiites se remilitarisent et occupent des provinces entières, brandissant le spectre d’une nouvelle guerre civile.
2038. Le 2e Régiment étranger de parachutiste de l’armée française est déployé dans le sud-Liban, dans l’espoir de pouvoir ramener la paix après des tensions à la frontière israélienne.


***

Je suis un chevalier. Mais mon château fait pitié. Debout sur une pointe de 300 mètres de haut, la prétendue « Forteresse de Beaufort » n’est maintenant qu’un minuscule petit tas de pierres qui devaient constituer autrefois le squelette d’une tour. Ce qu’il en reste, c’est si petit que je peux grimper dessus, j’ai juste à lever les bras au-dessus de ma tête. Il paraît selon le guide touristique qu’à une époque c’était un bastion impressionnant, qui a appartenu aux templiers. Mais voilà, les Croisades c’était il y a plusieurs siècles ; Ce que les mamelouks du sultan Baybars n’ont pas anéanti au Moyen-Âge, l’armée Israélienne s’en est chargée lorsqu’elle a quitté la région au cours de son intervention en 2006. On m’a dit qu’il y a eu plusieurs tentatives de reconstruire et de ramener du tourisme ici, les chevaliers au milieu du désert ça a toujours eut quelque chose d’un peu romantique et d’attirant, surtout pour des occidentaux. Mais voilà, à chaque fois qu’une bombe explose ici, à chaque fois qu’il y a une prise d’otage ou un assassinat, les gens ont tendance à annuler leurs réservations et à changer leurs trajets pour leur traversée du monde. Bientôt il restera plus beaucoup de lieux où voyager. Alors, je profite de Beaufort pour moi tout seul, et, debout sur un tas de gravas, à côté d’un grand drapeau blanc qui flotte à l’air, les jumelles sur mes yeux, le soleil qui tape sur ma nuque, qui me fait transpirer dans mon uniforme et mon barda militaire trop lourd, je contemple une vue magnifique, que je n’ai pas oublié d’immortaliser en photo. La vue est tellement dégagée que je peux contempler la rivière Litani qui irrigue difficilement la terre, en même temps que les montagnes rocailleuses à perte de vue. « Liban », ça veut dire « montagne enneigée », mais le réchauffement climatique a rendu un peu cette étymologie dépassée. Il n’empêche que ça vous situe assez bien le portrait de l’immensité que j’ai sous mes yeux.
Je regarde à 10 kilomètres au sud. C’est Israël. Je regarde à 20 kilomètres à l’est. C’est la Syrie. Je regarde juste en bas. C’est un immense camp de réfugiés où à peu près un millier de personnes s’entassent dans une jungle à ciel ouvert où certains dorment à même le sol en l’absence de tentes, où l’eau a du mal à circuler, où le choléra risque bientôt de venir comme un mal invisible si une vaccination n’est pas faite à temps. Vous vous demandez pourquoi des gens vivent dans cet état, et de qui ils sont la responsabilité ?
C’est facile. Ils sont sous la notre. Vous pouvez nous engueuler, on fait très mal notre travail.

Le problème de la mission des Nations Unies au Liban n’est pas nouveau. Vous devez probablement en avoir conscience vous aussi, au moins une minuscule petite idée, que vous avez choppé sur un bout d’article d’un site d’information, ou sur dix minutes d’une émission d’investigation à la télé pendant que vous fumiez votre pétard. Une solution insoluble où personne fait rien. Hier, le caporal Osmar da Costa m’a demandé pourquoi on ne pouvait pas descendre dans le village de Maroun El Ras. Je lui ai répondu la même chose qu’un capitaine irlandais m’a dit lors d’une discussion privée y a quelques semaines à Beyrouth.
Pas de couilles, pas de problèmes.
Dire qu’à une époque on vénérait le multi-culturalisme libanais. Des chrétiens, des sunnites et des chiites qui vivaient ensemble dans un même pays. C’est parti au fond des chiottes depuis un moment. Le sud-Liban tout entier appartient au Hezbollah. C’est même plus au stade de secret de polichinelle : C’est quasi-officiel. On ne peut plus mettre les pieds dans les villages qu’ils contrôlent sans essuyer des jets de pierre, voire même que des miliciens viennent exiger qu’on leur remette nos armes. Le fait que le Premier ministre Israélien les menaces et ait ses aéronefs prêts à décoller ne leur font pas froid aux yeux, c’est même tout l’inverse : Ils attendent ça avec impatience. Que ça pète, qu’il y ait des frappes et des missiles, qu’on brise ce status quo trop fragile et trop arrangeant pour les ennemis des arabes et des musulmans du monde entier. Si seulement tout était aussi simple.
Mais les revendications politico-idéologiques c’est pas mon rayon. Je n’ai pas le droit d’émettre le moindre jugement. Mon boulot, c’est les personnes qui sont entassés dans la jungle que je contemple dans les lunettes de mes jumelles, une moue sur mes lèvres, passablement agacé. Les informations des responsables du camp de réfugiés ne nous ont pas menti : Il y a eu un nouvel afflux de Jordanie. Vous savez pourquoi ils migrent depuis la Jordanie ? Pas à cause d’une guerre, pas à cause d’une répression politique, tout ça c’est so XXe siècle. Ils sont ici parce qu’ils ont plus d’eau. Ils migrent parce qu’ils ont le choix entre ça et crever de soif. Dans les rues du Liban, certains accusent Israël de refuser d’honorer leurs promesses et leurs contrats de livraison d’eau au Royaume, alors que d’autres à l’inverse accusent la faction pan-arabe de Jordanie de faire preuve de mauvaise foi dans la gestion de la crise pour justifier leurs sanctions diplomatiques contre l’État hébreu. Je ne vais pas vous dire qui a raison, je suis neutre. Mais le Hezbollah qui occupe le sud du Liban n’a aucune volonté de contrôler la frontière et d’empêcher leurs frères musulmans opprimés d’entrer, alors ils arrivent, ici, avec leurs gorges sèches et leurs affaires sur le dos. Notre responsabilité.
Le pire, c’est qu’ici c’est une zone tranquille. Le sud du Liban il y a juste le Hezbollah et les drones israéliens à ignorer comme s’ils ne se feraient jamais la guerre entre eux. On aurait pu être déployés dans le nord du pays, où là on a des cellules de Daech et d’ex-rebelles syriens qui voient le gouvernement comme des traîtres, mi-chrétien mi-chiites, complaisants avec tout le monde et ennemis du peuple islamique. Rajoutez qu’à cela maintenant même les chrétiens maronites font plus confiance au gouvernement, alors qu’ils ont toujours été le gouvernement eux-même, et qu’à Beyrouth il y a des européens, des petits français et des petits italiens de 18 piges qui viennent ici pour rejoindre les Phalanges libanaises qui s’habillent avec des grandes croix rouges de chevaliers templiers sur le dos. Pax tecum.
Il y a plus de huit cent ans les Croisades se terminaient au Liban. Elles vont recommencer, mais cette fois-ci avec plus de pétrole et de revendications nationales.

« Ça chauffe ? »

Avec son accent portugais, le caporal da Costa viens me parler dans mon dos, lui aussi debout sur ce reste de donjon juché sur une colline. Je ne retire pas mes yeux des jumelles ; Je continue de contempler la jungle sous mes pieds, les gens qui déambulent, les femmes voilées et les enfants, les camions du Croissant Rouge ou sérigraphiés « UNHCR » qui portent des gros packs de bouteilles de un litre d’eau au bras.

« Pas pour l’instant. »

On a du mal à entrer dans les camps de réfugiés. Nous, les casques bleus, les types avec des flingues, pas les travailleurs humanitaires. Mais là c’est pas le Hezbollah qui nous fait chier ; Le Hezbollah est pas content qu’on entre dans les villages à la frontière, là où ils ont des armes et des camps d’entraînement, mais ils ne nous empêchent pas d’aller aider des pauvres gens qui crèvent de soif. Non, là dans les camps de réfugiés, ce qui nous fait chier, c’est les anti-israéliens. Des terroristes (Ou combattants de la liberté, selon votre spectre idéologique) qui forment des cellules dans le coin. On les accuses de profiter de la complicité de travailleurs du Croissant Rouge, mais je pense que c’est surtout une rumeur qui sert de justification aux Phalanges nationales quand les crétins qui se prennent pour des templiers leur balancent des jets de pierre et les empêchent d’aller distribuer des soins dans des squats de Beyrouth. Ou alors c’est peut-être vrai aussi. C’est chaud le Liban, on est incapables de savoir qui est notre allié et qui cherche la merde.

« Chef ! » crie dans un petit écho en contre-bas un accent d’Europe de l’est. « La relève ! »

Je retire enfin mes yeux des lunettes. En bas du fort arrive un petit groupe de légionnaires, casques bleus sur la tête, insigne du 2e REP sur leur bras. L’adjudant Kim Ban, coréen. Son arrivé me retire un poids, je vais enfin pouvoir me détendre les pattes et pas cramer au soleil.

« On récupère les bardas, en avant. »

On soulève nos gros sacs et on reprend nos fusils. Mon groupe va rejoindre celui de Kim Ban, que je vais saluer et avec lequel j’échange quelques politesses. Serrages de mains, tapes sur les épaules, on souhaite bon courage aux nouveaux venus, et on commence le long chemin qui va nous conduire jusqu’en bas, jusqu’à nos véhicules qu’on va embarquer pour rentrer à Nabatieh.
On sera de retour dans pas longtemps.





Nabatieh est la plus grande ville du sud Liban. 100000 habitants, centre commercial avec un H&M, rues propres, grands bâtiments blancs qui sont empilés les uns sur les autres par des grues jaunes, le Liban a connu une ère de prospérité dans les années 2010-2020, quand la première guerre civile syrienne s’est terminée. Une petite ère de développement urbain et économique qui s’est achevée il y a une décennie. Je me souviens que je venais juste de rentrer dans la Légion Étrangère quand on a commencé à parler de Beyrouth aux infos. Une sale affaire. Au milieu de ce petit paradis en développement, on retrouve à presque tous les coins de rue des policiers et des militaires libanais, et plus rarement, des soldats irlandais ou indonésiens avec un petit casque bleu sur la tête. Aujourd’hui, le mandat de l’ONU encadre 25000 soldats de la paix, avec parmi eux 3000 militaires français, des hommes issus de divers régiments ou de la gendarmerie nationale sous mélangés au milieu d’un groupe qui est lui-même mélangé à toutes les nationalités onusiennes. Un bordel à organiser, si seulement quelqu’un voulait organiser le tout. Les casques bleus espagnols sont les seuls qui s’efforcent à vouloir visiter les villages du Hezbollah et à chercher des caches d’armes, mais ils sont arrivés que le mois dernier, comme notre compagnie du 2e REP qui vient remplacer des combattants du 21e RIMa. Le truc c’est que notre commandement français nous dit que c’est pas une bonne idée d’aller chercher la merde là-bas ; le RIMa a essayé de faire du zèle, y a trois mois un de leur véhicule de transport de troupes a reçu une roquette, deux morts. Vous voyez vite le portrait. Cela m’étonnerait pas que dans les jours ou les semaines qui viennent les espagnols aussi soient victimes d’une tragédie.
En l’absence d’avoir quelque chose à faire, on se fait chier. Mes journées se résument le plus souvent à rester dans un casernement à Nabatieh, à jouer aux cartes, à regarder des séries sur Netflix et à faire du sport pour m’entretenir. Les patrouilles organisées par le commandement français font exprès de faire des trajets qui ne passent surtout pas près des villages contrôlés par le Hezbollah. On peut pas non plus gueuler sur Israël qui n’arrête pas d’envoyer des drones et des hélicoptères pour surveiller le ciel libanais ; On se contente de le rapporter au commandement de la FINUL, qui vont envoyer une petite lettre pour dire aux israéliens que ça se fait pas, et Israël va nous dire « empêchez-nous ». Comment leur en vouloir ? On fait pas notre boulot, ils vont vouloir le faire eux-même. Pour l’heure le Hezbollah n’a pas provoqué de drame en tirant à la roquette sur un hélico de Tsahal, Dieu merci.

« Merde, les huiles arrivent. »

Da Costa, assis à notre table sur laquelle je joue au poker avec mes gars, zieute dans le couloir. Je soupire en reposant mes cartes ; De toute façon j’allais perdre, je sentais que Marić en face de moi bluffait. On se met en ligne et au garde-à-vous, tandis que deux officiers avancent près de nous. Je me met à hurler comme un gros bœuf :

« Gaaaaarde-à-vous ! Mes respects mon lieutenant. Mon commandant. »

Le lieutenant est de la Légion. Français, parce que les officiers de la Légion étrangère sont toujours français. Le commandant avec lui, en revanche, viens de l’armée de Terre régulière ; Il a le petit insigne de la 27e Brigade d’Infanterie de Montagne, mais la BIM ne fournit que du personnel administratif, des traducteurs, des types d’état-major. Le commandant nous regarde, mains dans le dos, il ne dit pas un mot, ses lèvres gercées bien pincées. C’est le lieutenant qui nous piaille.

« Repos sergent. Vous partez ce soir pour le camp de réfugiés de Beaufort, je veux que vous prépariez un camion dans lequel on va mettre des tentes et de l’eau.
– Pas de VBMR, mon lieutenant ?
– Non sergent, pas de VBMR, un camion standard, pas blindé ou armé. MSF va organiser une campagne de vaccination contre le choléra pour éviter une épidémie, vous allez en profiter pour amener du matériel.
– Bien mon lieutenant. »
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Dim 9 Sep - 22:49
montagne blancheAntoine & Demetri

La nuit se promenait dans les venelles d'abris et de caisses.
Réquisitionnés pour prévenir une flambée de choléra et d'autres maladies tout aussi mortelles dont ils devaient faire le suivi épidémiologique, les médecins sans frontière s'activaient aussi rapidement que possible auprès des réfugiés. Les pauvres, ils se laissaient faire, le visage dégueulant de larmes ; beaucoup s'accrochaient à leurs mains comme s'ils s'agissaient de bouées de sauvetage, le soulagement, la crainte et la fatigue ancrées au fond de leurs prunelles.

Toutefois, ils ne pouvaient pas réconforter tout le monde.
Ils étaient des milliers, entreposés tantôt dans des tentes tantôt sur de simples bâches étalées par terre, à nécessiter soins, nourriture et présence, mais il était impossible de s'arrêter auprès de chacun. À contrario, ils étaient peu nombreux : quelques médecins, des logisticiens, des paramédics… mais aucun psychologue pour s'occuper des plus chamboulés. Et malgré son désir de rassurer tout le monde, Demetri ne pouvait pas s'arrêter maintenant. Il naviguait entre les zones de ravitaillement et les tranchées de tentes, à donner vaccins et bouteilles d'eau aux mains qui se tendaient vers lui. Tous accueillaient l'eau avec avidité tant leurs lèvres étaient craquelées et desséchées, vidant rapidement son sac qu'il remplissait pourtant à chaque fois à ras bord. Il avait beau donner encore et encore, les mains ne semblaient pas diminuer.

Revenant une énième fois vers le camion des MSF, il attrapa un sac contenant bouteilles et boîtes de conserve avec un petit soupir. Il était arrivé alors que le soleil commençait à peine à décliner à l'horizon, prêt à aider les quelques secouristes déjà sur place, bien qu'il ne s'était pas attendu à cela. Ce n'était pas sa première mission humanitaire, mais il avait davantage l'habitude d'intervenir en cas de catastrophes naturelles. Les blessures étaient davantage impressionnantes mais, au moins, il n'y avait pas cette atmosphère de peur constante. Le danger ne venait plus du sol, mais d'en haut ; le ciel était souvent déchiqueté par les lames d'un hélicoptère ou éclairé par les lueurs de drones venant sans doute espionner et grappiller des informations. Et il n'aimait pas ça. Pas du tout même. La crainte de ne pas savoir ce qui allait leur tomber dessus lui collait à la peau comme de la crasse. À chaque fois qu'il plongeait son regard dans celui, écarquillé, d'un réfugié, la même inquiétude revenait le ronger : quand est-ce que cette tension allait exploser ?

« Demetri, tu veux prendre une pause ? Je peux te remplacer le temps que de nouveaux camions de ravitaillement n'arrivent. »

Il s'agissait d'un chirurgien local.
Demetri ne se souvenait pas de la manière dont son prénom se prononçait (et préférait de toute manière éviter), mais il s'agissait d'un médecin têtu et rapide. Il s'était occupé des blessés avec un dévouement exemplaire qui ne pouvait que pousser à l'admiration et, cerise sur le gâteau, parlait un parfait anglais. Son accent était à couper au couteau, mais Demetri pouvait discuter avec lui sans problème.

« Je veux bien, oui. Qui nous envoie du renfort ?
– Les casques bleus. D'autres médecins devraient arriver demain pour nous épauler, mais c'est impossible de prévoir de combien de mains ont aura besoin… »

Acquiesçant sans ajouter quoi que ce soit, il se tourna vers l'horizon.
En dehors du campement, tout était incroyablement calme. Demetri ne comprenait pas tous les enjeux politiques qui étranglaient la région et ne s'en souciait pas véritablement ; en tant que secouriste sans frontière, il ne pouvait donner son opinion ou prendre position et cela lui convenait parfaitement. Un blessé restait une personne dans le besoin, peu importe ses croyances ou sa couleur de peau.

« Prends une pause. Quand le camion sera là, tu aideras à décharger le ravitaillement pour que les logisticiens puissent faire leur boulot, ok ? Tu t'occupais de quel secteur ?
Le C.
– Je vais voir s'ils ont besoin d'aide alors. À plus tard ! »

Demetri lui sourit en agitant la main, s'asseyant ensuite sur une des caisses en bois qui traînait là, retournée. Il n'aimait pas ne rien faire alors que tant de monde avait besoin d'aide, mais la fatigue –plus mentale que physique– commençait à peser sur ses épaules. Il valait mieux qu'il prenne une pause de quelques minutes et aide au déchargement avant de retourner donner des coups de mains à droite et à gauche.

Il inspira profondément dans une tentative vaine de se détendre. Les étoiles étaient brillantes et retraçaient des constellations aisément discernables sur leur tapis d'obscurité. Il lorgnait l'horizon quand il vit le camion de ravitaillement percer les ténèbres. Il se releva de sa caisse et s'étira souplement, resserrant la petite queue de cheval qui maintenait ses cheveux sauvages en place. Entre temps, d'autres personnes l'avaient rejoint afin de décharger au plus vite les ressources que tous attendaient.

Les casques bleus ne tardèrent pas à descendre du camion. Demetri était étrangement rassuré de les voir arriver ; peut-être était-ce à cause des armes qu'ils portaient ou des mains fortes qu'ils prêtaient, mais il les accueillit avec soulagement. Par automatisme, il commença à leur parler anglais :

« Bonsoir. Ravi que vous soyez arrivés… »

S'attelant au déchargement avec les autres, il aida à descendre de nombreux packs de bouteilles d'eau. Demetri n'hésita d'ailleurs pas à demander s'ils avaient des informations sur la situation, puisque la centrale des MSF n'avait encore rien partagé.

« Vous savez ce qu'il se passe ?  »

Son timbre de voix était assurément plus agacé qu'il ne l'aurait voulu. Sûrement dû au stress. Voir de nombreuses personnes dans le besoin arriver par vagues au campement devenait usant… Il n'en resta cependant pas là. Ces soldats n'avaient rien demandé et il en avait conscience. Il ajouta donc plus posément.

« Y a eu du mouvement ? Rien ne bouge ici… à part deux-trois drones qui passent. …Vous restez parmi nous ? »

Ça commençait à faire beaucoup de questions. Demetri n'était même pas sûr qu'ils aient des réponses puisque tous étaient dans la même situation, mais il ne perdait rien à demander. Qui plus est, voir de nouvelles têtes (autres que des médecins ou des réfugiés) était un réel bol d'air. Plus qu'à espérer qu'on ne le snobe pas au vu de sa bouille jeune et imberbe, il en avait plus que marre que ses supérieurs se moquent gentiment du fait "qu'il ne soit pas sec derrière les oreilles" !

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Mails : 11
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Emploi/loisirs : Travailleur intérimaire, fait un tas de boulots différents.
Portrait robot : - Vétéran de la Légion étrangère française.
- Décoré de la croix de la Valeur militaire.
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Lun 10 Sep - 21:19
Nuage de poussière. Roues qui crissent. Tremblements. J’aurais tellement aimé qu’on fasse le voyage en VBMR ; Ces gros véhicules blindés ne s’arrêtent devant rien et même sur la plus impraticable des routes les gros pneus anti-crevaisons traversent à toute vitesse. Le camion que nous conduisons est un camion qui peut transporter jusqu’à 4 tonnes de charge, un béhémoth monstrueux qui tremble même sur une route entretenue d’asphalt. Avec sa teinte blanche et le gros « UN » peint sur les portes, on est une jolie cible, et j’ai toujours le petit stress qui noue mon ventre quand le convoi traverse un checkpoint tenu par les militaires libanais.

Je suis sur le siège passager. Fusil HK416 entre les jambes. À mes côtés, le brésilien da Costa tourne le volant et nous dirige tant bien que mal sur la route. Je lève à un moment les yeux pour voir que le château de Beaufort est toujours bien debout, avec toujours le drapeau blanc au-dessus. Rassurant. Je serai inquiet le jour où je verrai une étoile de David ou le jaune du Hezbollah dessus.

Le petit convoi est constitué de plusieurs camions, avec un 4x4 en début et en fin de fil. Tous casques bleus, tous de l’armée française, bien qu’il y ait au final bien peu de français aux commandes. Nous sommes la Légion étrangère, c’est bien le but, d’avoir des étrangers prêts à mourir pour le drapeau tricolore. Seuls les officiers sont tous français, ou alors des étrangers qui ont obtenu la citoyenneté française et qui ont passé les concours des écoles. Même les français qui souhaitent intégrer la Légion – ils font ça uniquement parce que la Légion est un corps très romantique, alors qu’en réalité on est très loin d’être une unité d’élite malgré notre esprit de corps et nos traditions – se font passer pour une autre identité, et quand vous leur demandez, ils prétendent être suisses ou belges, mais les vrais suisses et les vrais belges les remarquent tout de suite, le français il est pas discret, il a des petits tics, des expressions et des manières qui le mettent tout de suite à part.
Vous avez peut-être envie que je vous fasse les présentations de mon escouade, des hommes qui partagent mon sort et que je commande en tant que sergent-chef de l’armée française ? Vous inquiétez pas, je serai bref, je vais pas vous décrire toute ma compagnie, ni tous les mecs de ma section de combat d’infanterie composée de 35 militaires sous le commandement du lieutenant Philippe Guillaume de Bonnivet (Vous pouvez pas faire plus cliché comme nom bordel…) le gars de tout à l’heure qui m’a sauvé de me faire plumer au poker. Je les connais tous, bien sûr, même s’ils ne sont pas tous des amis proches. Je vais donc plutôt vous parler des camarades qui se font le plus remarquer, même si je risque de faire des jaloux, parmi les 9 hommes que je commande directement.
Da Costa, donc. Ça fait plusieurs fois que je vous en parle. Fantassin, rieur, très bavard, beaucoup trop bavard même, au point où il arrive souvent qu’il me tape sur les nerfs. 22 piges mais déjà caporal, il a pas démérité son grade. Il a appris très vite à parler français, malgré son gros accent issu du Brésil. Il parle très peu de son passé, mais c’est tant mieux – c’est une preuve qu’il ne ment pas. Orphelin, a grandit dans une favela, je sais pas grand-chose de sa vie à part que j’imagine qu’il a dû quand même en baver, même si ma connaissance du Brésil se limite à ce que je vois dans les documentaires à la télé. Un peu branleur quand il est à la caserne, il serre les dents quand je l’oblige à arrêter de regarder son ordi et à refaire son lit mal fait. Mais il est volontaire quand il s’y met. Il sait faire des tas de choses, pas un raté avec ses mains. Il faut pas lui dire, mais même si je fais le grognon devant lui, j’apprécie le fait qu’il y ait quelqu’un pour détendre un peu l’atmosphère.
Dans le camion derrière nous, deux autres troufions sous mes ordres. L’un est un homme de confiance : Le caporal-chef, très bientôt sergent Janez Marić. Slovène, 26 ans, tireur de précision. Un pur légionnaire, malgré son jeune âge, mais on est tous jeunes ici. Il a fait des Opex au Mali, au Nigéria, Venezuela, Ukraine, Somalie, Guyane… Il a déjà été décoré par le président en personne. Mais c’était avant qu’il se fasse épingler pour une sale histoire. Y a deux ans, il était en permission à Toulouse, puis il a vu une femme se faire piquer son sac par un gamin, alors il est intervenu comme un grand héros. Sauf qu’il a été peut-être un peu « lourd » dans sa mise à terre, et du coup il a fini au tribunal correctionnel. Il a pas été condamné, la Légion aime pas les repris de justice, enfin si, on les adores quand ils s’engagent, pas quand ils font partie de l’institution. Du coup le pauvre Janez a vu son avancement bien muselé. C’est un peu une injustice, c’est un très bon soldat, même si en réalité il est impulsif comme pas possible, et je le suspecte d’avoir été un braqueur ou un criminel avant de s’engager.
À ses côtés, derrière le volant, y a Giaccomo. Italien, 18 ans. 18 ans, vous vous rendez compte ? Quand il s’est engagé il avait encore que 17 ans, il avait même pas le droit de vote dans son pays. J’ai fais pareil que lui, j’ai rejoins très jeune. Il parle pas un mot de français, il est tout fin avec son physique de chat, et le pire, c’est qu’il est beau comme tout. Me prenez pas pour un pédé hein, mais je veux dire, objectivement, le type il a un physique cliché de star italienne, il devrait se faire un compte instagram, au XVIe siècle on aurait fait des statues et des tableaux de lui. Petite barbe, grands yeux en amandes, joues creuses, quand il aura fini de tirer ses cinq ans on lui rajoutera la réput’ de baroudeur et un tatouage sur le bras et alors y aura plus aucune femme autour de la Terre entière qui voudra pas sauter dans ses bras. Mais en attendant, je lui en fais baver, je vous promet. Il le méritera, son tatouage. Il parle encore très peu de mots de français, il a du mal à bien faire son lit, il lui arrive de pinailler et de pas comprendre comment s’adresser à moi (C’est « chef » tout court, pas « mon sergent » ou « sergent-chef »), et je lui fais payer chaque petite erreur par des pompes et de la course. Vu qu’il est tout bleu et que c’est sa toute première Opex, j’attends de voir comment il va se comporter.
Je pourrais aussi vous parler de Sayed, 22 ans, musulman rohyngias qui va souvent à la chapelle (Car les chapelles de l’armée française font tous les cultes à la fois, c’est un peu spécial) ; d’Alexis, suisse, 27 ans et super bon mécanicien ; d’Omar, 24 ans, suédois mais issus de la minorité arabe ; de Xavier, 19 ans, métis noir, double nationalité espagnol-soudanais ; de Hachiro, 23 ans, japonais et fils de cadre d’entreprise extrêmement riche, qui s’est engagé pour l’aventure et fuir les conflits familiaux ; et de Stepan, 22 ans, papa ukrainien et maman russe, une des grandes victimes de la déchirure nationale d’un pays. Mais tous ces jeunes hommes d’horizons très différents, sont maintenant tous frères dans leur patrie d’accueil, la France, et dans leur patrie de service, la Légion. Je les surveilles moins, car je leur fais confiance. Tous ne sont pas des vétérans décorés, certains n’ont jamais fais de service en zone de combat, mais tous ont été unis par des entraînements très difficiles qui les ont soudés et qui font qu’aujourd’hui on se soucie plus pour le camarade à côté que pour sa propre vie, peu importe sa race, sa religion ou sa langue. La Légion étrangère est probablement l’une des rares institutions où le multiculturalisme a toujours réussi.

« On se reconcentre. »

La jeep de tête commence à sortir de la grande autoroute. On la suit et on se retrouve à abandonner la belle route bien entretenue pour s’engager dans un chemin de broussaille rocailleux. Le camion tremble encore plus que tout à l’heure, et il faut maintenant redevenir alerte. Au fur et à mesure qu’on s’approche, on croise sur le côté des femmes voilées avec des enfants qui lavent des vêtements dans la rivière Litani. Ça va ; Le Liban, malgré tous ses problèmes, est encore une perle rare dans le Moyen-Orient, de gros efforts écologiques ont été entrepris. En Syrie je peux vous assurer que c’est pas la même chose, la fin de la guerre civile en 2020 n’a fait qu’amener des industriels véreux à qui on a offert tout le pays pour reconstruire les dégâts en vitesse, et maintenant les fleuves en sont devenus assez pollués pour tuer tous les oiseaux et les poissons qui y vont. À une époque ça s’appelait « le croissant fertile » cette région, le glyphosate et les métaux lourds ont changé la donne.
On approche du campement de réfugiés. Personne ne nous arrête. Il n’y a ici pas de grillages ni de gardiens, c’est une jungle sauvage qui s’est bâtie et organisée en urgence par les associations et l’UNHCR, ils ont fait du plutôt bon boulot avec le peu de temps qu’ils avaient. Nos camions et nos jeeps se garent en arc-de-cercle, j’espère que notre arrivée subite ne va pas créer une émeute, ça dépend de comment les réfugiés ont été nourris et comment on s’est occupés d’eux.

On ouvre les portières. Avec nos gilets pare-balles et nos fusils en bandoulière, je dois avouer qu’on a pas une apparence très pacifiste, ça doit pas être une vision agréable, même si on a des casques bleus sur la tête. Même si je me sens un peu en danger, je crois que je comprend pourquoi les chefs on pas voulu qu’on se ramène avec un gros VBMR avec mitrailleuse et lance-roquette dessus. Mes gars restent devant les véhicules, un peu hagard, tandis que je les hèles :

« Relevez les bâches ! On va décharger tout ça ! »

Un des humanitaires du campement viens nous voir. Parce que c’est moi qui crie et qui fait des signes à mes camarades, il devine assez intelligemment que je suis le chef. Il me parle en anglais ; En plus du français comme langue maternelle, j’ai aussi l’anglais, et je crois que vous comprenez assez aisément comment je suis devenu sergent-chef alors que j’ai toujours été une grosse bille en études et qu’il faut pas compter sur moi pour passer des concours d’écoles.

« Bonsoir à vous. On a ramené des vivres et de l’eau, et des tentes qu’on nous a demandé à installer. Du matériel médical aussi, de l’antiseptique et des bandages, on va vous aider à décharger. »

Je lui fais le signe de me suivre tandis que je siffle à mes soldats de se mettre au boulot. Ils s’y mettent avec le sourire, et en se dépêchant, et commencent à sauter dans les véhicules pour se mettre au travail. Moi-même m’approche du camion dans lequel j’étais passager, bien content de me dégourdir les pattes et les fesses trop remuées par le voyage, et voilà que je saute à l’arrière d’un de mes camions pour commencer une chaîne avec da Costa qui reste au sol, et à qui je lance des cartons.
D’autres secouristes, bénévoles ou gars de l’UNHCR viennent nous aider et vérifier l’inventaire. Mais y a un d’eux qui commence à me poser des questions en même temps qu’il m’aide. Un bavard ! Vous savez comme j’aime les bavards. Je le regarde rapidement en levant les yeux, il me marque pas trop sur le coup, je note juste qu’il est jeune, brun, avec des cheveux longs – ça me fait tellement drôle de voir un mec avec des cheveux longs, ça existe pas dans la Légion – et, bavard. Au départ, je vous avoue que je l’envoie un peu chier, probablement parce que j’ai tout un camion à devoir décharger.

« Hm… Non. Non on est au courant de rien, je peux pas vous dire. Peut-être vous pouvez demander au commandant de la garnison à Nabatieh, mais moi je peux pas vous aider. »


Cela me fait un peu drôle de piailler en anglais aussi. C’est une grosse règle dans la Légion : On parle en français. Le type qui parle pas encore français faut vite qu’il se dépêche d’apprendre, sinon ça va le pénaliser au bout d’un moment. Enfin là je me concentre surtout sur mes cartons, que je débarrasse un à un dans les mains de da Costa. Efficacité militaire. Toute cette muscu sert enfin à quelque chose.
Au bout d’un moment, comme je m’y attendais, je me met à suer, probablement à cause de mon gros gilet pare-balle qui sert pas à grand-chose. Je saute hors du camion. Dans le camp, je vois des réfugiés jordaniens qui s’approchent et que des mecs de l’UNHCR, deux avec des gilets blancs un peu plus loin, font reculer en leur discutant calmement. C’est là que je me retourne vers le bavard investigateur.

« Vous avez fait un recensement ? Combien de monde y a ? Y sont arrivés depuis un moment ? »


Franchement ça me fait un pincement au cœur de voir ça. J’ai beau faire mon facho qui veut que le Canada soit aux canadiens, quand je vois des êtres humains, surtout des femmes et des enfants qui sont agglutinés, apeurés, les cernes sous leurs yeux rouges, je résiste pas à ça. J’ai pas les larmes aux yeux non plus, je suis trop habitué à voir cette misère crasse, mais je vous jure que le grand type que je suis il se sent pas droit dans ses bottes.

Je me retourne vers le jeune type aux cheveux longs, et lui tend ma grosse main recouverte d’un gant en cuir.

« Je suis le sergent-chef Laroche, mais tu peux m’appeler Antoine. Tu t’appelles comment ? Pourquoi t’as décidé de rejoindre SSF ? »
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Dim 14 Oct - 21:32
montagne blancheAntoine & Demetri

L'homme en face de lui était impressionnant.
Peut-être était-ce son uniforme, son arme ou sa mâchoire volontaire. Peut-être était-ce l'autorité incontestable qu'il semblait avoir, le respect qui baignait les regards tournés vers lui, l'efficacité de ses gestes… mais cet homme possédait une aura impressionnante. Aussitôt les bâches relevées, Demetri vint prêter main forte au déchargement, aidant les logisticiens présents en triant les ressources en plusieurs catégories : matériel, soins et nourriture. Ce genre de camps d'urgence nécessitait une organisation du diable et mieux valait ne pas perdre de temps et de patience à chercher ce que l'on désirait.

Demetri fut un peu déçu de ne pas recevoir de réponses précises, bien qu'il n'en soit aucunement étonné. Il se morigéna plutôt devant son impatience de voir les choses évoluer, stress ou non. Il n'était pas le seul à s'inquiéter après tout et avait déjà tant de choses à faire qu'angoisser ne lui serait d'aucun bénéfice...

Il essuya son front du revers de la main alors que son regard se détournait des caisses pour revenir se poser vers celui qui semblait être le chef du groupe. Faire un peu d'exercices physiques autre que de courir dans tout le campement lui faisait plus de bien qu'il ne l'aurait imaginé. Il pouvait s'adonner dix minutes à une activité qui ne nécessitait aucune concentration particulière et qui ne déclenchait aucun stress. Sortir et vaguement trier des caisses était étonnement relaxant.

« On recense comme on peut, mais ils ne cessent d'affluer de tous les côtés. On attend de voir si leur nombre se stabilise pour faire un recensement complet, mais on estime qu'ils sont un peu moins de 500. Certains sont là depuis presque une semaine, d'autres viennent d'arriver … Y commence à y avoir de sacrées tensions. »

Le Liban était si riche culturellement et ethniquement qu'il était parfois difficile de maintenir la paix entre toutes ces personnes. La situation pénible et précaire dans laquelle ils se retrouvaient en refroidissait plus d'un, mais tous ne restaient pas sans dire le fond de leur pensée. Aucun n'en était encore arrivé aux mains, mais les haussements de ton et les cris pouvaient être fréquents. C'était aussi cela, le rôle d'un secouriste sans frontière. Dans les moments de crise, il fallait pouvoir soulager autant physiquement que mentalement en aidant les victimes à évacuer leur stress, leur colère, leur indignation. La plupart du temps, l'équipe était composée de suffisamment de volontaires locaux pour servir de traducteurs mais parfois, cela se faisait par des regards, des gestes ou encore des dessins. La barrière de la langue était bien présente, mais ils parvenaient tout de même à se faire comprendre, à discuter, à partager leur histoire … et bien que cela ne soit que temporaire, que la crainte reprenait toujours le dessus, c'était des moments nécessaires qui permettaient de gagner la confiance des réfugiés et de les soulager le temps d'un moment.

Une main gantée se tendit soudainement dans son champ de vision. Il l'attrapa par automatisme, d'une poigne ferme et assurée. Demetri plongea son regard dans celui du plus âgé, heureux d'avoir un prénom à lui attribuer. Antoine. Un prénom bien français pour le coup, qu'il n'était pas certain de réussir à prononcer sans le moindre accent. Déjà qu'il peinait à baragouiner du français, alors si en plus il devait le faire sans la moindre sonorité anglaise… C'était la raison pour laquelle il lui arrivait de passer d'une langue à l'autre lorsqu'un mot ou un son lui manquait, ce qui rendait son discours quelque peu folklorique. … Mais au moins, il faisait des efforts.

« Enchanté Antoine, je m'appelle Demetri. »

Il n'eut toutefois pas à réfléchir bien longtemps lorsqu'il lui demanda ses motivations. Il s'enflamma aussitôt, illustrant ses paroles avec ses mains comme il avait l'habitude de la faire : « J'ai voulu rejoindre SSF parce que j'aime les gens, le contact… et parce que j'aimerais être utile. À peine mes études terminées, je me suis dit que je devais faire le nécessaire pour aller aider tous ces gens. Et je ne regrette pas un instant. C'est pas toujours facile, mais on apprend énormément. Beaucoup plus que dans un hôpital ! Et tous ces gens ont tellement à partager… »

Ce ne fut que lorsqu'il termina qu'il se rendit compte s'être laissé aller. Un rire un peu gêné s'échappa de ses lèvres alors qu'il s'excusa, tout penaud. « Pardon, je me suis laissé emporter… Et toi ? »

Leurs parcours étaient assurément très différents (Demetri n'aurait même jamais un instant pensé faire son service!), mais ils se rejoignaient dans leur volonté de s'occuper d'autrui. Il ne pouvait que se montrer curieux !

Une fois les caisses rangées, il souffla en s'appuyant contre une d'entre elles et offrit un petit sourire à Antoine : « Malgré tout ce stock d'eau, vous avez eu de quoi boire un coup ou pas encore ? » Il proposait d'ouvrir une des caisses pour offrir un peu de ravitaillement aux soldats, se doutant d'avance qu'ils resteraient un peu au camp.

Un cri d'indignation se fit soudain entendre dans son dos.
Un soupir s'échappa de ses lèvres, mais il ne se retourna pas pour autant. Les disputes à l'intérieur même du camp étaient très fréquentes et bien qu'elles ne débordent généralement pas, elles étaient bien souvent usantes. N'entendant rien de plus qu'une suite de jurons que la distance étouffa bien assez tôt, il adressa un petit haussement d'épaule au sergent-chef. « Pas de quoi s'inquiéter, les réfugiés ont parfois… un peu de peine à s'accoutumer les uns aux autres… »

Il espérait juste que personne ne cherche à s'en prendre aux soldat…

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- Décoré de la croix de la Valeur militaire.
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Mar 16 Oct - 0:00
J’écoute les informations que me donne le secouriste en agitant la tête de haut en bas. Ce n’est pas tellement une question de faire un rapport précis et parfait – ce n’est pas mon job. Ce ne doit pas être son job à lui aussi, nous sommes trop bas dans la hiérarchie. Probablement qu’un quelconque officier de la mission de maintien de la paix, probablement un du contingent moldave ou portugais, ou alors ce sera le commandant français de la 27e brigade de montagne (Vous savez, là, le gars qui fait pas partie de la Légion, qui nous a dérangé pendant notre partie de cartes…) qui s’occupera de faire toute la paperasse et la relation avec les responsables du camp, pour ensuite faire des rapports et donner des petites notes qui permettront à des gens très élégants en costume-cravate de réunir des conférences de presse avec des petites caméras qui écouteront ce qu’ils disent. Mais même pas sûr que l’info fasse l’objet d’un 20h en France. Peut-être qu’il y aura quelques images en début de journal, juste avant une nouvelle plus importante, genre une chanteuse de variété qui s’est suicidée y a pas longtemps. À la limite ça servira pour les journalistes qui voudront faire un reportage mensuel pour une émission d’enquête en première partie de soirée, mais faudra faire gaffe à la concurrence si jamais en face il y a un épisode d’une série télé cool ou une émission marrante avec des gens qui dansent.
Je suis désolé de faire mon vieux con réac. Je peux pas en vouloir à des occidentaux de vivre dans leur indolence, ils ont bien le droit. Je fais juste mon cynique parce que ça m’amuse de dire des trucs cyniques. Faites pas attention à moi.

Demetri me demande si j’ai soif. Maintenant qu’il me dit ça, je remarque qu’effectivement j’ai la gorge un peu endolorie et des larmes dans mes yeux secs. Je suis habitué à pas me plaindre d’avoir soif, mais quand on me propose j’ai le sentiment qui remonte. J’agite machinalement la tête avant de lui répondre en anglais dans une petite quinte de toux, la voix enrouée :

« Ouais, j’ai un peu soif. Toi aussi non ? J’ai de l’eau. »

Je lui fais un petit signe de tête. Je marche sur le terrain de gravier qui fait du bruit sous mes rangers. Je retourne vers l’un des camions militaires où j’ouvre la portière pour sortir une grosse bouteille de 2 litres. Je la dévisse, prend deux légères gorgées avant de la passer à Demetri. Je me colle au camion où je peux profiter d’un peu d’ombre, ce qui me fait plutôt du bien. J’avoue que là le moment il serait un peu propice à une clope ou une bonne bière, mais on apprend à se passer de ça quand on est légionnaire.

« Cela fait du bien de parler avec quelqu’un en anglais, je t’avoue. En bon anglais je veux dire ; Tout le monde y parle plus ou moins anglais, c’est la langue internationale, mais elle est au final pas maternelle pour beaucoup de gens. T’es d’où ? Anglais ? Américain ?
Canadien ? »
je rajoute avec un petit sourire, en espérant voir un compatriote. Puis je me décide à répondre à sa question d’avant, celle où il me demandait juste un « Et toi ? » tout laconique pour me demander qu’est-ce qui m’a amené à finir avec un casque bleu.
Je lui récupère la bouteille de 2 litres, reprend une bonne rasade, et la lui redonne avant de continuer.
« Je t’avoue que je me suis pas engagé véritablement par idéalisme, j’ai pas ta grandeur d’âme », je lui fais en faisant un tout petit ricanement. « Je suis de la Foreign Legion, Légion étrangère » je répète en disant le nom de l’institution dans un français parfait et sans accent. « Genre tu vois j’ai un petit drapeau français sur le bras » je rajoute en tapotant mon petit écusson bleu-blanc-rouge avec écrit FRANCE en gros, « mais à la base je suis pas français. La Légion elle est faite d’étrangers des quatre coins du monde, et les motivations pour les gens de s’engager elles sont pas toujours très roses.
Moi c’était juste l’aventure et l’adrénaline. Et j’avais besoin d’un peu de cadres. Mais ça me plaît. Ça me plaît d’être là et d’aider des gens. C’est con à dire mais même si je fais pas le boulot le plus facile du monde, je te jure y a des gens que ça détruit l’armée, au moins j’ai l’impression d’être plus utile ici que dans une usine. Les études c’était pas pour moi. »


Je me retrouve à être étonnamment ouvert avec ce jeune homme. Ironiquement, c’est peut-être le fait qu’il soit un inconnu qui rend les choses plus simples. Ça ne vous fait pas ça, à vous ? Mes parents je dois leur cacher des secrets, les militaires sous mes ordres ce sont des frères d’armes avec qui je dois partager des valeurs qu’on nous inculque, on va pas se mettre à discuter de notre engagement l’important c’est ce qu’on partage maintenant. Mais le travailleur associatif lui c’est autre chose.
Il a l’air gentil en plus. Peut-être que c’est un gros naïf, un hipster qui est juste là pour impressionner des copains et poster des images de lui aidant les gens sur instagram, je sais pas, mon cerveau-réac se met à chercher des insultes avec lesquelles le taxer. Et c’est peut-être vrai. Mais au moins il est là à porter des caisses super lourdes pour aider des êtres humains. Peu importe comment c’est tourné, c’est une preuve de gentillesse. Il est d’une compagnie agréable. Et il parle en anglais en plus, je vous ai dis à quel point c’était rare ? Je lui fais un petit sourire.

« Je t’avoue que je suis pas mal l’actualité ces derniers temps. Ce bordel de pays ça me rend accroc aux journaux. C’est facile pour personne dans ce pays en ce moment. Ni pour les réfugiés ni pour les libanais. Nous on a l’habitude à pas pouvoir faire grand-chose, le Hezbollah il fait ce qu’il veut, les milices chrétiennes dans le nord le gouvernement les protègent… C’est très frustrant. On a l’impression de servir à rien.
Ce que je te dis je te le dis en off hein, si tu dois le raconter à des journalistes qui vont venir en short le caméra au cou dans une semaine ou deux. »


Je tend ma main pour lui reprendre la bouteille de 2 litres. Elle commence à être bien vidée, mais elle fait du bien. L’avoir conservée dans la boite à gant était intelligent ; elle n’est pas fraîche comme si elle sortait du frigo, mais elle n’est pas encore tiède. Je la referme après qu’on se soit bien tous les deux désaltérés, puis je m’étire un petit peu pour me remettre en forme.

« On va devoir mettre en place des tentes. Faut qu’on installe un petit avant-poste pour nous, les casques bleus je veux dire. C’est pas seulement pour maintenir l’ordre dans les camp, c’est aussi pour protéger les gens du coin contre des éventuelles représailles, d’une milice ou d’une autre, c’est compliqué de savoir qui veut tuer qui…
Si ça t’intéresses ma section reste là ce soir, t’auras qu’à venir nous voir et jouer aux cartes. Si t’es pas occupé avec d’autres secouristes, hein. J’propose juste. »

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Dim 21 Oct - 18:46
montagne blancheAntoine & Demetri

Demetri sourit en voyant le soldat s'approcher avec une grosse bouteille d'eau et lui parler en anglais. Mine de rien, ça lui faisait du bien de pouvoir s'exprimer dans sa langue maternelle et de pouvoir échanger avec quelqu'un de réellement intéressé. Attrapant la bouteille, il en but une grande gorgée avant de répondre avec un petit sourire taquin : « C'est vrai… c'est une langue maltraitée ! Eh non, je suis écossais. Je ne suis jamais allé au Canada, mais j'aimerais bien y aller lors de mes prochaines vacances. »

Les secouristes sans frontières avaient des vacances tous les trois mois pour leur laisser le temps de recharger les batteries et de récupérer des longues semaines passées à se donner aux autres. Il s'agissait d'une activité incroyablement usante tant pour le corps que pour l'esprit, mais Demetri revenait toujours donner un coup de main. Aider les gens tout en devant surmonter le stress pour se surpasser lui plaisait. Il secoua toutefois la tête en entendant Antoine dire qu'il n'avait pas sa grandeur d'âme ; peu importe les motivations de départ, la grandeur d'âme pouvait se gagner comme se perdre. Commencer avec des idéaux n'empêchait en rien la chute libre… Il était facile d'être littéralement broyé devant le spectacle qu'était la vraie vie et de s'en retrouver dégoûté et démuni.

« Je te comprends ! Les études, c'était pas pour moi non plus. » Pour le coup, il sentait une certaine complicité entre eux, et cela étira ses lèvres en un sourire plus lumineux encore. « Et alors ? C'était peut-être que par aventure, mais au final… tu fais de grandes choses. Tu pourrais avoir ton film au cinéma ! » Désormais qu'il se sentait à l'aise avec lui, il n'hésitait pas à se montrer malicieux. Demetri avait toujours été du genre à facilement donner sa confiance et à papoter. Un véritable bavard aux grand cœur. Un peu trop naïf et idéaliste pour son propre bien, peut-être… mais il parait que l'espoir fait vivre. Il reprit néanmoins un peu de sérieux pour répondre :

« Ouais, je pense bien que l'armée en détruit plus d'un. C'est pareil dans le milieu des soins, des flics… On voit pas toujours des choses faciles, en plus du cadre qu'est différent. J'ai jamais fait l'armée, mais je peux imaginer. »

La bouteille circulait entre les deux. Elle se vidait à vue d'œil tandis que la discussion ne tarissait pas. Un instant, il aurait pu oublier les réfugiés, les environs peu sûrs, l'avenir incertain, pour se concentrer sur Antoine. Antoine, avec sa gueule sérieuse, son casque bleu et son petit drapeau français sur l'épaule. Pourtant, la réalité revint au galop de ses lèvres.

Lui aussi, il avait parfois l'impression de servir à rien, de ne rien pouvoir faire d'autre que de poser des pansements sur les plaies en attendant que le lendemain soit un jour meilleur. Il posa un instant sa main son épaule : « Je pense pas qu'on ne serve à rien. Peut-être qu'il y a des moments où tu ne peux rien faire d'autre qu'attendre, mais au moins… tu es là. Tu essaies d'aider les gens à ta manière, de faire bouger les choses. Alors faut continuer de regarder vers l'avant ! » Et le voilà parti à essayer de motiver. Typiquement lui.

Il ôta sa main de son épaule lorsqu'il le vit récupérer la bouteille pour se redresser. Un petit soupir de soulagement lui échappa lorsqu'il confirma leur présence dans le campement.

« Hésite pas si jamais je peux donner un coup de main. Je ne sais pas de quoi sera fait ce soir, mais je viendrai avec plaisir jouer aux cartes avec vous si jamais on ne me colle pas de garde. » Il appréciait la proposition et, malgré son français de cuisine, serait ravi de pouvoir les rejoindre. Ça lui changerait des autres secouristes, mine de rien.

En parlant de secouristes, un de ses collègues vint le chercher ; il était temps de reprendre le travail et de permettre à d'autres de prendre une pause bien méritée. Satisfait de ces longues minutes à discuter, il salua Antoine en lui disant qu'ils se reverraient sûrement le soir même et s'en alla reprendre ses fonctions. De nombreux réfugiés étant encore attendus, il y avait donc énormément de travail à faire. Le campement devait être amélioré, les ressources triées et rationnées, les vaccins administrés pour éviter tout problème… Le reste de la journée s'annonçait chargé.

Ce fut donc avec soulagement qu'il put rejoindre Antoine, une fois la lune bien haute et brillante au dessus de sa tête. À l'intérieur de la tente, plusieurs soldats échevelés et en sueur jouaient aux cartes. Les journées étaient rudes et chaudes pour tout le monde. Il entra, les salua avec un sourire et une tentative de bégayer en français avant de s'installer aux côtés de Antoine. Il jeta un coup d'oeil à sa main. La partie étant lancée, il se contenta d'observer en jetant des coups d'oeil par-ci par-là, essayant de deviner qui en sortirait vainqueur. Assis avec tous ces soldats, accueilli comme s'il était l'un des leurs, sans aucune hostilité ni regard de travers, il se sentait bienvenu.

Avec un sourire, il tendit une grosse bouteille d'eau de deux litres à Antoine.


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Ven 26 Oct - 23:54
La chaleur étouffante de la journée s’est transformée en une fraîcheur qui picote sitôt le soleil couché : Moi-même me suit surpris à sortir un gros pull pour recouvrir mon corps car je me mettais à avoir un peu de chair de poule. Le temps de l’enfiler, Osmar da Costa n’a toujours pas pris une décision. Il reste là, prostré sur sa chaise, à faire des petits bruits avec sa bouche et à tapoter la table, ce qui provoque l’agacement du sergent Marić. Celui-ci ronchonne, avec son accent slovène :

« Tu couches ou tu suis ? C’est pas dur ?
– Minute. Je réfléchis.
– Tu réfléchis de que dalle, tu ralentis !
– Je réfléchis. »


Da Costa lève ses yeux pour observer droit ceux de Marić. Le sergent lui montre les crocs. Après dix longs secondes de réflexion, Osmar a un petit sourire en coin.

« Tu bluffes.
– Alors couche-toi.
– Ah ! Je t’ai eu ! T’aurais pas dis ça si t’avais du jeu ! T’as envie que je me couche. T’as que dalle.
– Bah heu… Alors suis.
– … Enfoiré ! T’essayes de me tromper, va !
– Osmar, prends une décision, ça a pas d’allure !
J’interromps la discussion en frappant du poing sur la table.
– Ah ! Vous êtes dans son camp, chef ? Tous ligués contre moi !
– Oh la ferme !
– Je vais chercher du thé. Quand je me rassois t’as intérêt à avoir pris une décision. »


Je lève mes fesses de la chaise pliante. Malgré les légères courbatures, ça fait du bien de se lever, notre mobilier est un peu pourri. La tente elle-même, malgré son ancrage au sol par de solides piquets, flotte un petit peu à cause du vent. En plus ça sent mauvais, mais c’est normal ça : Vous imaginez 4 légionnaires coincés dans une pièce en sueur ? Nos t-shirt sont dégoulinants de tout ce qu’on a sué pendant la journée. Il a fallu mettre en place le campement des casques bleus, et le fait qu’on ait reçu de l’aide du génie Moldave, du train Français et du détachement Irlandais pendant la journée n’y a rien changé, on a quand même dû se faire chier avec des pelles et du travail sous un soleil de plomb. Il a fallu prévoir la climatisation pour les tentes des officiers, creuser des digues pour si il y a de la pluie, et mettre en place un petit entrepôt pour que les camions puissent se recharger en essence. Au moment où on joue au carte y a encore des Irish bouffeurs de patates et des Moldaves qui tabassent des chiens qui sont en train de faire du bruit avec leur soudure et l’installation de leur barda. Les soldats du 507e Régiment du Train (Des purs Français eux, ils font pas partie de la Légion comme nous) sont eux en train de faire des allers-retours avec Nabatieh et son aéroport, mais eux je rigole pas sur eux : Le Train c’est l’arme où il y a le plus de morts, c’est ceux qui prennent le plus de risques, pire que l’infanterie ou les forces spéciales, c’est assez incroyable, mais en fait c’est tout con, y a trois raisons qui expliquent ça. 1) Les insurgés préfèrent attaquer des convois de ravitaillement que des chars d’assauts. 2) Les mines partout sur les routes. 3) Les accidents de la route. Voyager en pleine nuit au milieu d’un pays inconscient et avec des casques bleus ivres morts ou drogués à l’héro ça fait pas du bien quand on doit faire la circulation.
Vous croyez que je déconne ? Y a des trafics. Plein de casques bleus de pays de merde sont des semi-criminels inconscients. Les Irlandais et les Français ça compte pas, on est des contingents sûrs, on a une hiérarchie derrière. La Moldavie c’est autre chose. Cela m’étonnerait pas qu’il y ait dans deux semaines une affaire de merde genre viol ou attouchement sur mineurs.

Ici vous trouverez pas d’héro. Ou d’alcool. Ou même de cigarettes. Putain c’est ça le pire, les cigarettes : J’étais accroc avant de m’engager, et pourtant je me suis engagé à 17 ans, vous dire comment je suis précoce. Nous les légionnaires on tolère pas les vices. Aucun vice. Le poker c’est déjà très limite, mais on a besoin du poker parce que sinon on deviendrait complètement fous. Je me souviens quand je me suis engagé et que je me suis retrouvé à Carcassonne, dans un pays étranger, y a des mecs qui ont volé mon portable et fouillé dedans pour trouver des photos compromettantes ; Y avait un candidat, heu, un Danois ou un Suédois je crois, je suis plus sûr, ils ont retrouvé des photos de lui avec des collants et un tanga qu’il avait prises pour amuser sa copine. Pendant deux heures des sous-off de la Légion l’ont harcelé pour le faire dire à voix haute qu’il était pédé devant toute la section. Il s’est mit à chialer et il a été disqualifié. On y est tous passés à cette épreuve, au final y a vraiment que les pires psychotiques qui ont été retenus.
Nous.

Je reviens avec l’eau bouillante. On a une petite bouilloire à eau attachée au service électrique que les Moldaves sont en train de mettre en place (Je n’oublie d’ailleurs pas de faire une prière à la Sainte Vierge Marie pour que ces connards de slaves attardés ne créent pas un incendie avec leur groupe électrogène à la con). Avec cette eau bouillante, on fait chauffer des petits sachets de thé dans des vieux mugs qu’on porte avec nous. Le mien est un souvenir de mon opération au Katanga : Y a des peintures africaines représentant un chat dessus. Je fais le tour pour servir tout le monde, le temps que Osmar prenne sa décision.
Finalement, le jeune orphelin brésilien balance ses cartes sur la table. Marić récupère le pot tandis que Giaccomo ramasse les cartes de tout le monde et commence à les mélanger. Da Costa se met à ronger son frein, tout en se plaignant.

« Tu as bluffé ! Tu n’avais aucun jeu !
– Mh-mh.
– T’avais quoi, sérieux ?! Moi j’avais un brelan !
– Mh.
– Toi, parle trop, Osmar…
Commence alors à dire Giaccomo avec son français très mal maîtrisé. Toi croire, qué, toi… Bon. Mais.. Tou es… Tou es mauvais joueur !
– Ah ! La ramène pas toi ! Distribue, distribue au lieu de dire des conneries. »


On joue avec du vrai fric. Mais on joue pas en euros, on joue en livres libanaise. Y a une grosse dévaluation ces derniers temps entre les deux monnaies, qui nous profite pas mal. C’est censé relancer le tourisme aussi, mais plus personne a envie de visiter le Liban maintenant que dans les rues de Beyrouth y a des gamins avec des manteaux blancs et des kalachnikovs qui se prennent pour des chevaliers croisés, et que dans les montagnes y a des druzes ou des chiites qui tirent à la roquette sur les autres communautés.
On se prépare d’ailleurs à remettre nos mises en place, quand un jeune homme qui n’a pas les muscles ou l’odeur forte de transpiration d’un légionnaire entre dans la pièce. Quatre paires d’yeux se tournent vers lui, mais moi je me dépêche de sourire et de me lever. Et c’est en anglais, et non en français, que je me met à lui parler :

« Hey friend. Happy you could make it. Everything’s fine ? »

Y a les paires d’yeux derrière moi qui font les merlans frits. Ils me voient jamais parler une autre langue que le français, et encore, un français avec un accent qui est pas du tout comme le français moyen, et avec des expressions que seul moi utilise (Genre vous avez déjà entendu un type de France dire « hostie d’calisse », « ça a pas d’allure » ou « cave », vous?). Je vois que mister Demetri m’a ramené une bouteille d’eau, alors ça me fait beaucoup ricaner. Je l’attrape et lui fais un petit signe de tête pour qu’il s’approche, tout en lui posant une main sur l’épaule.

« Osmar, va me chercher une chaise. Les gars je vous présente Demetri, heu… Juste Demetri. Il est secouriste dans le campement. »

Osmar se plaint en portugais. Il lève malgré tout ses fesses et va aller chercher une chaise, tandis que le slovène se pousse pour faire de la place. Giaccomo, lui, lève son verre, et dans un anglais parfait il se met à piailler :

« Good night to you. I’m Giaccomo. Do you know how to play poker ? You have some cash on you ? »

Aïlle.
Cela va faire des mois que j’essaye de l’habituer à parler en français. Et maintenant il se met à parler un anglais parfait. C’est pas bien, pas bien du tout. On s’en fout que quasiment tous les européens parlent anglais, c’est la tradition, la tradition c’est complètement con mais c’est important, et la tradition c’est de parler français. Je peux pas m’empêcher de jeter un regard noir à l’italien, qui semble pas trop comprendre pourquoi.
Osmar revient avec sa chaise qu’il pose entre la mienne et la sienne. Je sors des billets de livres tout en parlant avec mon secouriste :

« Lebanese cash only. If you don’t have some I can lend you, we play for the fun, not for the gain.
– Yeah, and because the officers would not appreciate us making shady deal with France’s cash…
ajoute Giaccomo avec un petit sourire ombrageux en coin.
– Right. Want a cup of tea ? »

On est maintenant 5 à table. Osmar et Janez Marić se regardent en chien de faïence, et c’est le slovène qui peste en premier, avec son accent à couper au couteau.

« Vous allez parler qu’en rosbif ?
– Il est pas rosbif,
je corrige. Il est écossais.
– Catholique ? »


Il regarde Demetri droit dans les yeux et répète le même mot, en fronçant les sourcils.

« Catholic ?
– Pourquoi t’arrêtes pas de demander aux gens s’ils sont catholiques ? T’es athée.
– Depuis quand croire en Dieu c’est un attribut nécessaire pour être catholique, chef !
Me rétorque le slovène avec les sourcils froncés, comme si j’avais dis un truc idiot. C’est pas une question de foi, c’est une question de tradition !
– Mais quel abruti…
Je soupire en levant les yeux au ciel. No need to answer him, Dem’.
– Et ça conspue dans la langue du diable en plus ! Moi ça m’énerve déjà !
Giaccomo t’es dealer alors vas-y, moi de toute façon je n’ai pas à raise pour entrer dans le game. »

Le jeune italien distribue les cartes très rapidement. On en a deux chacun. C’est moi la petite blinde, il faut donc que je vois comment les autres réagissent pour voir si je lève mon fric pour entre dans le jeu.
2000 livres pour entrer. 1000 livres pour la petite blinde. Ça a l’air de faire énorme, « 1000 livres », mais en fait ça vaut même pas 1€, on s’achète pas une canette de coca avec. Vous dire les petites sommes avec lesquelles on joue.
Je soulève mes deux cartes. J’ai un 7 de trèfle et un 3 de cœur. Franchement moyennement intéressant. C’est Osmar qui doit décider en premier. Et il décide juste de se coucher sans même jouer cette partie. Il jette ses deux cartes au milieu de la pioche :

« J’me couche.
Chef, sans vouloir être indiscret… Vous le connaissez d’où, lui ?
– Du camp.
– Mais heu… Depuis combien de temps ?
– Il est cool, c’est bon.
– Ouais ‘fin si on peut inviter qui on veut à la table aussi…
Peste à nouveau Osmar dans sa barbe.
– Since how long have you been to Lebanon, mate ? Demande soudain l’italien à mon secouriste. »
Mails : 24
Double-compte : R.A.S
Surnom : Dem
Emploi/loisirs : Ambulancier, secouriste, bénévole ...
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Dim 11 Nov - 16:38
montagne blancheAntoine & Demetri

Être soudainement le centre d'attention le gêna un instant, le temps qu'Antoine l'accueille et le présente. Il s'était ramené sans véritablement se demander si les autres soldats l'accepteraient parmi eux… et peut-être qu'ils ne parlaient même pas l'anglais. Ils avaient beau être de la Légion étrangère, ça ne signifiait pas qu'ils avaient tous des bases dans la langue de Shakespeare.

Un jeune homme se présenta à lui dans un anglais parfait, le verre levé en un signe d'amitié. Demetri se détendit et lui sourit chaleureusement : « Nice to meet you Giaccomo, I'm Demetri. » La demande de cash le fit un instant froncer les sourcils avant qu'il ne hoche la tête, amusé. Tous jouaient visiblement au poker avant son arrivée et misaient un peu de cash, lebanese cash, qu'on lui expliqua.

« It's okay ! No need to lend me, I have a little. »

Il n'avait pas grand chose sur lui, mais avait pris l'habitude de toujours partir avec un peu de cash au cas où il en aurait l'utilité. Que ce soit pour prendre un taxi, s'acheter de la nourriture ou d'autres commodités, Demetri ne partait jamais les poches vides. Lorsqu'Osmar lui amena une chaise, il le remercia, ne disant rien de l'air revêche qu'il arborait. Peut-être que sa présence n'était pas désirée par tous…

Il finit par s'installer autour de la table avec tous les autres, acceptant volontiers la proposition de thé que lui fit Antoine. Eux aussi possédaient une bouilloire dans leur tente, elle était vieille et le fond était recouvert d'une fine couche de calcaire, mais elle fonctionnait bien et était utilisée à longueur de journée pour préparer soupe, thé ou encore café instantané.

« Catholic ? » La demande le surprit un instant. La religion était un sujet sensible pour beaucoup de personnes et que ce soit celui-ci qui soit abordé en premier était surprenant. Était-ce un test qu'on lui faisait à son insu ? Il secoua la tête. « No, I'm not. I had a catholic education tho. »

Son père lui avait toujours laissé le choix, sans attendre quoi que ce soit de lui. Il l'avait envoyé quelques années dans une école catholique, davantage pour le niveau d'éducation qu'elle offrait que pour la croyance qu'elle cherchait à transmettre. Et ce ne fut qu'en expérimentant de lui-même qu'il se rendit compte ne pas partager ces croyances et ne pas vouloir aller plus loin dans son éducation religieuse. Il ne fit donc jamais sa première communion et n'alla jamais de son plein gré prier dans une église… ce n'était tout simplement pas pour lui. Demetri se tourna alors vers Antoine et lui demanda avec taquinerie :

« Is there a problem with this religion ? You're gonna throw me out for not sharing it ? »

Une fois que Giaccomo termina de distribuer, il attrapa ses cartes pour y jeter un coup d'oeil. Un 10 de carreau et un roi de pique, pas mal. Il attendit que ce soit son tour pour suivre la mise, faisant attention à mettre au minimum pour conserver un peu d'argent si ses cartes se révélaient plus intéressantes encore. Levant les yeux de la pioche, il croisa le regard de Giaccomo, qui entama d'ailleurs la discussion.

« I've not been here very long, I arrived four of five days ago... » Perdu au milieu d'une forêt de tentes, occupé toute la journée à aider comme on pouvait, on perdait vite la notion du temps. Il était arrivé avec un groupe d'humanitaires quelques jours plus tôt, sans avoir eu le temps de voir grand chose du pays. « And you ? What were you doing before coming here ? »

Giaccomo avait la discussion facile. Ça lui faisait beaucoup de bien, à Demetri. Pouvoir papoter au beau milieu d'une partie de cartes, sans avoir à penser à la vie du campement quelques instants était incroyablement relaxant. « Not decided to drop, Antoine ? » Il envoya une petite pique à Antoine en voyant déjà Osmar se coucher, avant de reprendre avec davantage de sérieux :

« By the way. I suppose you don't all speak english… I'm not a very good french-speaker, sorry.  »

Demetri n'avait jamais eu à véritablement parler français. Il s'était déjà rendu dans un pays francophone pour aider lorsqu'une inondation inattendue eut lieu, mais il n'avait pas dû beaucoup parler et s'était contenté d'apprendre quelques mots utiles comme : Bonjour, ça va, ça fait mal et deux-trois parties du corps. Sitôt la mission achevée, ces petits mots étaient bien vite devenus flous dans sa mémoire…

« But I can learn from you ! Antoine doesn't have to translate what I say all the time. »

Il était prêt à faire des efforts pour s'entendre avec tout le monde et apprendre une nouvelle langue était toujours bienvenu, restait à voir si Antoine serait d'accord de l'y aider. … Demetri avait l'impression de déjà trop lui en demander et cela lui déplut fortement. Il ajouta en détournant le regard : « Well… If you don't mind, of course. »

Finissant par se taire, il attrapa la tasse de thé qu'on lui avait amenée et en but une grande gorgée avant de se concentrer davantage pour jouer.

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Montagne Blanche. [Flashback ; Demetri, Antoine.]

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